• Gautier Winter

Émilieu Studio x Camondo

Avons-nous encore besoin de lieux dédiés à la transmission des savoirs ?


Paul Marchesseau, rencontre.


On aimerait se faufiler dans son esprit pour mieux voir le monde. De là-bas, il semblerait que l’espace s’étend à saute-mouton sur la ligne d’horizon. Qu’importe, ce qui l’obsède, ce sont les volumes intérieurs, leurs courbes, leurs couleurs. C’est la maniabilité des objets, les usages que l’on en fait, les imaginaires qu’ils inondent. Parce qu’il est à notre sens, architecte des sens et des savoirs, nous sommes allés à la rencontre de Paul Marchesseau, professeur à l’Ecole Camondo et fondateur d’Emilieu Studio.




Pourquoi t’es-tu spécialisé dans le design d’environnements d’apprentissage ?


Je m’intéresse depuis mes études au rapport très particulier entre la technologie et l’espace. Il ne s’agit pas simplement d’observer l’interaction entre la technique et l’environnement, mais bien d’aborder la transformation de l’espace par la technique. A partir du moment où vous travaillez sur ce sujet passionnant, vous vous rendez compte de l’influence de cette même technique sur nos usages. C’est alors que vous vous entourez d’experts, de sociologues, de philosophes qui étayent chacun selon leur sensibilité et leurs champs d’études, notre rapport à l’espace. C’est ainsi qu’est né DANTE en 2011. Nous voulions avec Wladimir de Lantivy et Johnny Rabines, interroger plusieurs dialogues interdisciplinaires autour de la question des nouveaux environnements intérieurs. La notion d’apprentissage est vite apparue car la plupart des théoriciens creusaient cette vaste question. Leur problématique reposait essentiellement sur notre rapport à l’apprendre, sur les conditions de l’apprendre et comment les configurations spatiales pouvaient influencer cet apprendre. Mes études ont donc été largement baignées dans ce magma intellectuel et pratique. En tant qu’architecte intérieur, mon rôle est donc d’interroger les usages et les manières d’être à l’espace.



Justement, tu interviens très souvent sur les questions liées aux espaces apprenants. Avons-nous encore besoin de lieux dédiés à la transmission des savoirs ?


L’époque que nous vivons a considérablement facilité l’accès à l’information. Sa manipulation spontanée et permanente bouleverse le rapport qu’entretiennent les apprenants avec la connaissance. Mes propres étudiants n’ont pas le même rapport aux connaissances que j’ai pu moi-même avoir. Derrière cette question sur la nature des savoirs à transmettre, il nous semble tout aussi fondamental de comprendre le rôle que peuvent jouer l’architecture et le design dans la conception des espaces d’apprentissage. Notre question fondamentale et sur laquelle nous nous penchons quotidiennement est : dans quelle mesure l’espace détermine-t-il la manière dont l’apprenant peut concevoir le monde et s’approprier des savoirs ? Ce que nous essayons de faire dans nos projets, c’est de concevoir des espaces et objets modulables pour incarner cette flexibilité au monde qui nous entoure. L’Ecole Camondo a fait appel à toi. À quoi ressemble le chantier qui sera livré en mai ?


C’est simple. Nous avons décidé de ne pas dessiner de « classes ». C’est assez étonnant pour une école mais c’était la meilleure manière d’appliquer ce que nous entendons dans la redéfinition des espaces d’apprentissage. Nous voulons proposer aux apprenants de la modularité. Ce sont leurs usages qui détermineront leur rapport aux savoirs. Le projet phare s’intitule « passerelles ». C’est un lieu privilégié de mixité, de mobilité et de rencontre des différents corps composant l’école: élèves, enseignants, administration et alumni. Le projet repose sur un ensemble de zones communes autour desquelles se déploient des espaces de travail plus «spécialisés» Le traitement des sols différencié facilite la matérialisation des espaces spécialisés. Au fond de l’espace un mur pleine hauteur permet d’afficher ou de vidéo-projeter les informations importantes de l’école. Nous avons fait le choix de ne pas mettre d’écran dans cette école. Tout sera projeté.



Difficile ou non de faire accepter de tels changements ?


La direction de l’école Camondo est très réceptive aux questions que nous posons et aux réponses que nous souhaitons donner. Si aujourd’hui, il y a tout un pan de recherches à mettre en place dans le domaine de l’architecture d’intérieur, il va s’en dire que des études d’impact ont réellement montré la structuration de l’imaginaire collectif par l’espace. L’articulation entre architecture physique, numérique et le lien aux savoirs dans les processus d’apprentissage est une question sur laquelle nous sommes spécialisés. Notre méthodologie repose aussi beaucoup sur la réappropriation des objets. Nous travaillons conjointement avec les équipes sur place pour réussir à ce que le prochain espace dans lequel ils évolueront coïncident avec l’idée qu’ils ont d’un lieu où l’on apprend.




Emilieu est une famille d’architectes d’intérieur - ensembliers. L’agence développe et participe à la création de projets à la croisée des disciplines de l’architecture, du design et de la recherche. Conscient des enjeux environnementaux, de la transition digitale et éthique auxquels fait face notre société, Emilieu travaille principalement sur des projets ayant pour objectif d’améliorer les conditions et les rapports de l’homme à son espace.

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